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Voyage dans l’univers de la darija

Voyage dans l’univers de la darija

Mouna Hachim est titulaire d’un DEA en littérature comparée. Depuis 1992, elle a éprouvé sa plume dans les métiers de la communication et de  la presse écrite. Passionnée d’histoire, elle a publié en 2004  «Les Enfants de la Chaouia», un roman historique et social,  suivi en  2007 d’un travail d’érudition, le «Dictionnaire des noms de famille du Maroc»

Dans la mouvance de la chronique de la semaine dernière consacrée à Ahmed Tayeb Laâlej et à la réhabilitation   de la darija, j’ai eu envie de poursuivre sur notre rapport à ce pan essentiel de notre identité, tour à tour brimé ou mal compris.
Le déclic en fut la réaction de certains face à des mots jugés linguistiquement incorrects, désignés comme «propres au souk», utilisés au Parlement. Il faut dire qu’on est si propice généralement au dénigrement de notre langue parlée qu’on veut cantonner dans un cadre précis, si peu informés sur elle qu’il est tentant d’essayer de remonter son histoire, percer ses mystères…
Son étymologie vient de l’arabe tadarraja, signifiant l’action de franchir pas à pas mais est-ce à dire que l’origine de la darija est arabe? Qu’il n’a jamais coexisté en Afrique du Nord depuis l’Antiquité, aux côtés des langues autochtones amazighes, une langue mixte, propice aux échanges commerciaux, mêlant amazighe, punique, latin… enrichie grandement par les Arabes depuis la conquête musulmane en passant par l’arrivée massive des tribus Benī Hilāl, ainsi que bien d’autres apports…
Il est un fait que cette influence arabe est marquante à tous les niveaux: morphologique, linguistique, culturel.

. Des formules à première vue anodine racontent de saisissantes histoires oubliées. Combien savent que cette expression «Zoghbī al-Ko’bī» (traduire dans le sens de la compassion pour un malchanceux) évoque le sort des descendants de Zoghba ibn Ka’ab, de la lignée d’Abou Rabī’a ibn Nehīk ibn Hilāl, ancêtre éponyme de ces tribus dites hilaliennes, parvenues au terme de multiples pérégrinations de leur berceau en Péninsule arabique jusqu’au Maghreb. Nommés par le souverain du Caire «maîtresse de Tripoli et de Cabes» selon Ibn Khaldoun, les Zoghba ont fini par payer aux Maâqil un impôt de protection, céder le Tell et se réfugier dans le désert. Au point que Zoghbī est devenu synonyme de «frappé par le sort» en souvenir des splendeurs et décadences de cette tribu au Maghreb ainsi que le rappelle le professeur  Abdelouahab Benmansour…
Cette particularité linguistique maghribie fait qu’avec tout l’apport de l’arabe, la darija détient sa propre personnalité et sa propre histoire, dans son authenticité, dans sa diversité selon les régions et pays. Prenons à ce titre une racine arabe comme FLQ qui désigne l’action de faire une brèche. De là, par extension, en parler vernaculaire maghrébin, Fleg (déflorer), Stefleg  (prendre le maquis), Fallāq (pourfendeur), Fellāgha, partisans de l’indépendance vis-à-vis de l’autorité coloniale française en Afrique du Nord…
Par ailleurs, il est remarquable de constater toute la part de la culture amazighe dans la darija, toutes les constructions grammaticales et similitudes syntaxiques, de façon à ce que nombreux comme monsieur Jourdain parlent amazighe sans le savoir.
Comment soutenir alors que la darija n’est que de l’arabe dialectal, soit une fragmentation orale de l’arabe alors qu’on aboutit à la construction de mots mixtes, de racine arabe et forme amazighe, notamment pour désigner les métiers et états donnant par exemple tabannāyt, tassebāght.
Dans la vie courante, on dit Lalla, formule de politesse envers la femme; Gandoura, de l’amazighe Ghanbour et Ghandour qui ont le sens de caché des regards et dont le parler vernaculaire a gardé le terme Mghenber désignant une personne très couverte. On dit bien Sārout pour Miftāh (clef), Mech pour Qitt (de amchich, chat), Fekroun pour Soulahfāte (de ifker, tortue), Jrāna pour Difda’a (grenouille, dérivé de l’amazighe agru, adjeru), Boufertoutou pour Farācha (papillon), Qniya pour Arnab (lapin, aqnīne), Fellous, du berbère Afullus désignant la poule. Il est probablement inspiré lui-même de l’égyptien, donnant le latin Pulus qui définit initialement le plus petit de tout animal, avant de désigner le poulet avec l’apparition de ce volatile en Italie. De là, le terme Flous, la monnaie en référence aux pièces à l’effigie d’un poulet et Al-Fellās, métier de fabricant de pièces de monnaies…
La caractéristique locale est présente aussi avec des mots et expressions référant à des tribus nord-africaines comme Louwwat qui désigne l’action de papillonner (par glissement de sens, batifoler) rappelant les périples de la tribu Louwwāta depuis la Libye ; tandis que Tza’arīt est un verbe de mobilité qui aurait un lien avec la tribu Za’êr connue pour ses pérégrinations…
La darija emprunte évidemment à bien d’autres langues, parfois de manière insoupçonnée comme avec le perse. C’est le cas du mot Fanīd (bonbon, pâtisserie). Avec le procédé du travail du sucre et son étirage passé par les musulmans en Andalousie, ainsi que l’introduction du sucre en pharmacie, al-fanīd laisse son nom aux bonbons médicaments, devenus en latin penidium, traduits en penydes dans le Petit Traité contenant la manière de faire toutes confitures publié en 1545 ainsi que le rapporte l’historienne belge Liliane Plouvier ; tandis que le mot alphénic désigne du sucre d’orge ou une sucrerie. Du turc, citons les usuels ‘asheq (kaşık, cuillère), Tebsil (assiette), la fameuse Kamandja (violon), al-Kāghit (papier) avec pour nom de métier al-Khaghghāt, par extension, libraire et dont l’équivalent arabe est al-Warrāq.
De l’italien, Maqarouniya (macarone (à l’origine, pâte fine), Karroussa (charette), Makīna (macchina)… De l’espagnol, Secouila (école), babaghayo (papagayo, perroquet), fechta (fiesta)… Du français, un nombre  très important de mots et de constructions : Boulisse (police), Tomobile (automobile), Taubis (autobus)… De l’anglais, construite sur une forme arabe: Tabuziness…
D’un autre côté, plusieurs mots chargés de sens évoquent des aires géographiques plus au moins lointaines. Qarbala désigne une grande débâcle et fait référence à la fameuse bataille de Kerbela en Irak. Al-Beztāme (porte-feuille) évoque un lien à la ville iranienne de Bastām. Siniya, notre fameux plateau à thé veut dire littéralement, la chinoise. Qartaj, signifiant étrangler, vient des Carthaginois, introducteurs du sabre! Jenoui le couteau (en arabe sikkīne) de la ville de Gêne et puissante république maritime dont l’une des personnalités est l’Imam et mystique Sidi Redouane Janaoui inhumé à l’extérieur de Bab Fetouh à Fès. Le nom de Chteiba renvoie sous une forme diminutive à la ville de Chateba en Espagne (Xativa) dans la province de Valence. Elle laisse son nom à des familles et fractions de tribus, dites Chtaïba à Oulad Ahmed, ainsi qu’à un marché aux puces!
En somme, il s’agit d’un nombre impressionnant d’apports qui fait la richesse de cette lingua franca de la majorité de la population maghrébine, investissant les domaines culturels et administratifs, restant la langue privilégiée de l’espace familial et de la rue, variant d’une région à une autre dans un même pays du Maghreb et permettant une abondante production culturelle et artistique diversifiée entre théâtre, chaâbi, aïta, malhoun, zajal, ghiwan, rap… Essayer d’identifier ses apports n’est pas s’en distancier froidement ou l’éclater mais dire au contraire son ouverture, son dynamisme, sa richesse, son authenticité propices à la création…

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